Cela fera bientôt 10 ans que j’ai choisi d’habiter Ste-Croix, le village de mes grands-parents paternels, où j’y ai fait restaurer une habitation dans une des parties qu’occupaient mes ancêtres.

Hors, il se trouve que la chambre qui donne sur la terrasse avec les 3 marches était « L’Épicerie » que tenait la grand-mère maternelle de mon papa (photo n°1). Quelques rares habitants s’en souviennent encore ! Je vais vous raconter…..

Un peu avant 1912, Marie-Madeleine (née Aubert en 1868 ) originaire de Monclar-sur-Gervane, et Jean-Baptiste Thomé son époux (né en 1864), originaire d’Aurel, habitaient Tourette sur la route de Vachères en Quint (ou résident actuellement Mr et Mme Wartena).

C’était une petite propriété. Mon aïeul allait travailler tous les hivers à l’usine de soie à Sainte Croix que l’on appelait « La Fabrique». Il fallait désabler «  la roue à pêche » ( ou ‘roue de pêche’ , ‘roue à augets’ ) alimentée par un canal qui venait de La Sûre. Mais comme il devait travailler dans l’eau très froide…. Il est alors tombé malade… Ne pouvant subvenir à sa famille, c’est là que Mme Thomé (maîtresse femme parait-il) eut l’idée d’acheter un gros morceau de gruyère qu’elle détaillait ensuite aux gens du village. A cette époque il était courant qu’une personne fasse venir un produit qu’ensuite elle détaillait aux voisins. Madame Lagier habitant en haut du village vendait du vinaigre (souvenir de mon père Robert Bellier) et, de la « Toile Souveraine » par morceaux ! (souvenir de mon oncle Michel). On l’utilisait pour mettre sur les plaies qui ne guérissaient pas.1

C’est ainsi que peu à peu, elle a « monté » son épicerie. Car après le morceau de gruyère, c’est la roue entière !! ….. Et, tout a suivi …..

Un courrier de Juin 1912 d’un Établissements Alimentaires RUIZAND frères et René SALLES de Crest annonce l’avis de passage par le train, de leur Voyageur Mr. Noel Boisset pour venir « INSTALLER LE MAGASIN. Nous pouvons donc dater « le début » de ce commerce à Ste croix avec précision. 

Dans l’épicerie, la porte (d’origine) sur la droite permettait d’accéder à la pièce de vie par des escaliers. Mais comment être averti quand le client rentrait ?… Heureusement, Georges Leclanché avait breveté « la Pile Leclanché » en 1866 et mis au point en 1867 la première pile au dioxyde de manganèse (voir photo).

Ainsi mes astucieux ancêtres se sont servis de cette découverte pour fabriquer « leur propre pile » système D… Quand un client ouvrait la porte de l’épicerie, il mettait en contact deux lames en cuivre qui actionnaient la sonnette. Mon père et mon oncle se rappellent avoir entendu parler de 3 ou 4 bocaux de sulfate d’ammoniaque placés sur une étagère à droite de l’entrée, dans lesquels se trouvait une bougie en céramique poreuse et du charbon. 2 fils reliés l’un à la porte et l’autre à la sonnette avec suffisamment de voltage faisaient retentir la sonnette !

Son mari Jean-Baptiste continuait à s’occuper de la petite propriété à Tourette, et entre autres d’une vache. Ils ne buvaient que le petit lait car le beurre…… c’était pour vendre ! …

Quand il rentrait retrouver sa femme, de temps en temps (je suppose !), de Tourette à Sainte-Croix, «on l’entendait arriver de loin !»…d’après Amédé Grangeron … car il se déplaçait en Vélocipède (très grande roue devant avec pédales et petite roue derrière). Cet engin ne passait pas inaperçu, cerclé de fer… sur les chemins de l’époque … !!! Ce vélocipède, c’est Ludovic Aubert, très

bon forgeron reconnu comme artiste dans son travail, qui l’avait fabriqué.

Au fur et à mesure, l’épicerie prenait de l’ampleur. Elle desservait les environ, la vallée de Quint jusqu’à Pontaix. Quelques fois des clientes s’arrêtaient, empruntaient le chemin de la famille Monier (non clôturé à l’époque, permettant l’accès à la fontaine de « Fon rosa »), pour dire bonjour en laissant leur vélo sur le bas- côté de la route de Saint- Julien. Elles buvaient du café ou, mangeaient parfois un morceau…

Même après la fermeture de l’épicerie, cela a continué … Mme Raillon de Vachères-en-Quint venait souvent dire bonjour à ma grand-mère Ida Bellier qui continuait à aider son papa à tenir l’épicerie, suite à la disparition de sa maman âgée de 61 ans ! Et, même après…

Jean-Baptiste Thomé a vendu le stock de l’épicerie dans l’année 1933 à son neveu Aubert en bas, (ou habitait Irène Laudet) au carrefour de la route de St Julien et de la route qui traverse le village, pour une somme dérisoire… Année de la fin de l’histoire car il n’y a plus rien d’écrit dans les cahiers !

C’est en 1935, qu’Il est parti rejoindre sa femme dix ans après…

Étant petite, je venais dans cette épicerie Aubert avec ma sœur, acheter des bonbons à 1 centime (des anciens francs). Je me rappelle du tintement de la sonnette de la porte d’entrée!…

C’est seulement en décidant d’écrire cet article que j’ai « plongé » dans cette caisse poussiéreuse chargée d’histoire ! J’y ai retrouvé des documents inattendus, et, entre autre des cahiers de ventes journalières, de caisses et une petite partie des comptes clients.

Curieuse et amusée, c’est ainsi que j’ai pris connaissance de ce patrimoine familial ! Merci à mon père 88 ans et mon oncle Michel – bientôt 85 ans-, pour leurs précieux renseignements.

J’ai découvert page après page les marchandises que notre aïeule vendait aux familles, qui, a cette époque, faisaient souvent marquer et payaient … « quand l’argent rentrait » !

Je dois vous avouer qu’à mon grand étonnement, en ouvrant les livres de comptes ….. « il y a encore vos ancêtres qui ont une ardoise ! »……. Mais rassurez-vous, dormez en paix !… Il y a  « prescription » ! ….

Marie-Madeleine achetait des bonbons « la pie qui chante » (encore d’actualité !) à un représentant de commerce. Elle vendait même de « la Piquette ». Ce breuvage se faisait avec du sucre et de l’eau que l’on rajoutait dans la cuve d’où l’on venait de tirer le vin (rapporté par mon oncle). On pouvait acheter des «surprises »… de la viande de chèvre,(qui n’avait pas eu de chevreaux !)…

Et, en parcourant les quelques factures, quelle ne fut pas ma surprise de constater le nombre de fournisseurs !! Mais comment s’y prenait-elle pour tout « caser »  dans une pièce d’environ 23 m² ?

J’ai pu comptabiliser 15 fournisseurs avec les seules enveloppes de la caisse. Mais je n’ai pas feuilleté toutes les factures reliées (avec de la bonne ficelle). Voici donc quelques exemples de fournisseurs : Fromages Farges de Thiezac , Denrées Coloniales Louis Combe (Morue, eau de fleur d’oranger), Mercerie Bonneterie R. Ditisheim (bas, fil chinois..), Giliberts Tezier (pâtes alimentaires..), Henri Martel (salaisons conserves), Magasin de la Tour Crest (Malt, vermicelles, coquillettes..), Comptoir Général de l’espadrille (Sandale Regun), Chocolat Castan, Biscuiterie confiserie Usclat et Romieu, Ste Géo (saucissons), Ste Le Gourmet (jambon), Entrepôts Généraux du sud Est (café, végétaline, sucre, petits beurre, pieds paquets, lessive Chaix, gruyère trèfle), Confiserie des Alpes (bte petits caramels, lait poudrés, Montplaisir, dragées blanches, bte grosses bombes espagnoles, bte bois réglisse ankara), Chocolat Pupier ( pupier bleu, paquets brabant au lait, bâtons Le Provençal), Lantheaume –Blain (faïence populaire cristaux, casseroles, terrines, vases de nuit, verres de lampes … Ceci n’est pas une liste exhaustive …

La caisse est refermée … avec tous les souvenirs qu’elle a fait revivre et découvrir pour les générations qui suivent.

Qu’est devenue cette pièce ? …

Elle a servi un temps pour l’élevage de vers à soie ce qui se pratiquait bien à l’époque… Il y avait également un extracteur à miel pour les besoins de la famille.

C’est aussi la pièce que mes parents jeunes mariés (mai 1952), ont habitée, en transformant l’accès à l’autre pièce, en placard… Quelques mois après je montrais mon bout de nez à Die à l’hôpital.

J’y ai dormi plus tard…. l’année des premiers pas sur la lune 1969 ! Quel contraste ! L’un sur la lune, et moi qui découvrait un matelas’ bruyant’ en feuilles de maïs ! Et oui : bientôt 10 ans que l’Ancienne Epicerie est devenue ma 2eme chambre, chargée d’histoires, et d’anecdotes !

Profitons de nos Anciens pour « Récolter » pendant qu’il en est encore temps !

A bientôt peut être…. dans » la Feuille de Quint ».

Francine Bellier

Sainte-Croix – juin 2016

1 – Toile souveraine », « Toile Miraculeuse », où  Toile de l’Abbé Eugène Bertrand : Curé de Certilleux (Vosges) qui durant 53 ans a guéri et soulagé de nombreux malades de 1893 à 1946. (source : article de Jean Palaiseul sur internet : latoilemiraculeue.free.fr/votresante.pdf)

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