Une carte ancienne circule depuis longtemps à Sainte-­Croix représentant le haut du village, le quartier des Cimes. Depuis peu nous avons appris que cette carte avait été réalisée par Emile GAIDAN, pasteur à Sainte-Croix de 1880 à 1889. Ce passionné d’histoire a eu la chance de retrouver dans une maison du village 48 cartons d’archives de grande valeur pour Sainte­-Croix qu’il a transmis à la Bibliothèque Protestante de France
où ils se trouvent encore. La carte en question fait partie d’un de ces cartons et donne une vision du quartier des Cimes en 1664 … où l’on découvre ainsi l’auberge du Raisin !

Pour se rendre à l’ancienne auberge, il faut tourner à droite juste avant le temple dans une rue étroite qui aujourd’hui est l’impasse Bartarail, mais qui alors était la rue principale du village. L’auberge se trouve sur une placette à dix pas. Un passage voûté longeant l’arrière du temple et aujourd’hui obstrué, permet de rejoindre les routes qui mènent vers Beaufort et la Gervanne et vers la vallée de Quint. Sur ce lieu de passage connu et emprunté depuis l’époque romaine, l’auberge accueille les voyageurs, marchands, notables, artisans, aventuriers, colporteurs …. Un brassage social parfois très inattendu !

Les auberges de l’époque fournissent nourriture et gîte pour la nuit et on ne peut généralement y dormir sans manger. Un écriteau proche de l’enseigne prévient le client : « Qui dort dîne » … Une grande pièce réunit cuisine et salle à manger. En entrant, le voyageur prend connaissance des lieux, de l’ambiance, est rassuré ou non car la réputation des auberges se fait sur les chemins… Mais compte tenu du faible nombre d’auberges, le client n’a pas vraiment le choix…

Joël ARCHINARD, le patron de l’auberge accueille ses clients, demande au valet de s’occuper des chevaux s’il y a lieu et de les emmener à l’écurie en contrebas où ils recevront soins et nourriture pour une nuit  réparatrice. Il indique au voyageur la couche qui lui est attribuée et qu’il doit bien souvent partager avec d’autres voyageurs.

Le foyer rougeoyant a noirci un peu les murs de la grande salle au fil du temps, mais il  dégage une douce chaleur bien agréable après la pluie et le vent de la route. C’est dans le bruit des marmites et les odeurs de soupe que l’on s’assoit autour d’une des grandes tables rectangulaires à côté d’autres clients déjà installés. Une promiscuité qui délie les langues, qui donne envie d’échanger après une longue journée de marche. Ambiance enjouée ou tendue selon les convives…

Nul besoin de passer commande, le plat est unique. Il est posé au centre de la table et chacun se sert dans l’assiette de grès face à lui. Le voyageur sort son couteau, au besoin son sachet de sel et peut commencer son repas. Pas de fourchette bien sûr, ce petit outil de nos jours si pratique et indispensable commence à peine à être utilisé à Paris et à la cour du roi, il est donc encore loin d’avoir atteint Sainte­-Croix… on mange donc, selon la consistance du met, avec la pointe de son couteau ou à la cuillère ou mieux encore avec ses doigts.

Au menu, soupe ou brouet épais parfois enrichi de morceaux de lard, plus rarement viande en broche. Des mets considérés aujourd’hui comme raffinés et chers sont à l’époque très abordables dans nos régions car en abondance, l’écrevisse pêché dans la Sûre, la grive, le lièvre braconné en quelque endroit…

Et c’est dans cette ambiance reposante et conviviale que les langues se délient. On échange les dernières nouvelles, on refait le monde, on partage les avis… et bien sûr tout dernièrement on parle du sujet brûlant qui bouleverse le village. Tout le monde en parle dans la région, tout le monde est au courant, la décision a été prise par le présidial de Valence de faire disparaître le temple de Sainte-­Croix, de le détruire à jamais ! La révolte gronde, les discussions et appels à la résistance vont bon train, les esprits s’échauffent d’autant que des soldats du roi viennent d’arriver pour faire respecter cette décision royale et faire détruire l’édifice…

Et c’est ainsi que le 11 novembre 1664, dans la cohue et le tumulte d’une foule furieuse, composée en grande majorité de femmes, les soldats investissent l’auberge pour se retrancher de la vindicte populaire et se mettre à l’abri des pierres, des injures et des quolibets.

La résistance villageoise a momentanément gagné la partie… L’auberge du Raisin, depuis bien longtemps disparue, est néanmoins restée dans la postérité en raison de sa participation bien involontaire dans cet affrontement.

Malheureusement que peut faire un petit village face à la force armée des renforts, l’arrestation de notables protestants ?

Et le lendemain de ce jour mémorable, le temple de Sainte-­Croix est entièrement détruit, rasé à sol et le village se retrouvera sans lieu de culte réformé officiel pendant 1 siècle et demi. Il faudra attendre le Concordat pour qu’en 1806 l’église du village soit divisée en deux pour accueillir les deux cultes.

Danièle LEBAILLIF, avec l’aide de Jean-­Luc PRINTEMPS et Charline LEFEVRE, les passionnés d’histoire de Sainte­-Croix

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